TSA – Grève des résidents : les secrets d’un mouvement qui dure

Article original, TSA, le 30 avril 2018

Ce dimanche 29 avril, le mouvement de protestation des résidents en sciences médicales est passé à une nouvelle étape, avec l’arrêt des gardes de nuit. Cette action décidée il y a une semaine, suite aux échecs successifs des négociations avec le ministère de la Santé, est le dernier recours des résidents avant la démission collective qui est unanimement envisagée par eux.

Alors qu’en mars, la protestation des résidents paraissait essoufflée, le mouvement a rebondi avec la décision prise par les résidents de monter en puissance en organisant des actions nationales à Alger, comme le rassemblement du 24 avril, à la place de l’Émir Abdelkader, et en optant pour la « grève totale », c’est-à-dire l’arrêt de toute activité hospitalière, y compris les gardes de nuit et de week-end.

Un record de longévité

De nombreux mouvements sociaux de grande ampleur ont été menés par diverses corporations en Algérie ces dernières années où l’action syndicale tend à se libérer malgré la volonté du pouvoir de limiter autant que possible la marge de manœuvre des syndicats autonomes.

Mais aucune grève n’a eu la longévité du mouvement actuel des résidents structurés au sein du Collectif autonome des médecins résidents algériens (Camra). Des grèves d’enseignants ont parfois duré deux à trois mois, la grève des étudiants en pharmacie de 2011 a duré plus de trois mois, la grève des résidents en 2011 a duré quelques semaines, alors que la grève des résidents de cette année dure maintenant depuis la deuxième moitié de novembre 2017, c’est-à-dire depuis cinq mois et demi, une durée jusque-là jamais atteinte par un mouvement de grève en Algérie.

De plus, ces cinq mois et demi ne sont que la durée de la grève, la protestation dure depuis bien plus longtemps. C’est à la mi-août, c’est-à-dire il y a presque dix mois, que la première action a été menée par les résidents. Ils ont organisé un sit-in de protestation en face du ministère de la Santé pour dénoncer le procès fait au Dr Ouali, une gynécologue affectée à Djelfa dans le cadre du service civil et emprisonnée suite au décès d’une parturiente qui n’a pas été prise en charge par l’hôpital de Djelfa. Au moment des faits, le Dr Ouali était à Alger, en arrêt maladie.

Organisé à l’initiative d’un « résident de Bouira », selon le Dr Afiri, membre du bureau national du Camra, le sit-in a rassemblé quelques dizaines de résidents, d’assistants, de maîtres-assistants et de généralistes. Une première action qui a donné aux résidents un avant-goût du traitement des manifestations à Alger par les forces de police. Le sit-in a vite été dispersé par la police et un assistant a été embarqué, se rappelle le Dr Afiri.

Convaincus de la légitimité de leurs revendications

L’emprisonnement du Dr Ouali à la fin de l’été 2017 a scandalisé tous les médecins du secteur public qui, dès ce moment-là, se sont vu exposés au risque de poursuites judiciaires pour des faits liés à l’exercice de leur métier. Le caractère jugé abusif de l’arrestation et du procès ne fait aucun doute pour les résidents et a été un premier élément déclencheur de la protestation.

Quelques semaines plus tard, au début de l’automne, les résidents ont pris connaissance d’une note du ministère de la Défense nationale. Elle portait sur l’exemption du service national des citoyens âgés de plus de trente ans « sauf les insoumis et les diplômés relevant du secteur de la Santé ». Il n’en a pas fallu plus pour que les résidents, premiers concernés par cette exclusion de l’exemption du service national, se mobilisent et s’organisent dans leurs wilayas et hôpitaux pour converger par la suite vers une structure nationale unique : le bureau national du Camra.

Des réunions de concertation entre résidents au niveau des services des hôpitaux et les réunions nationales organisées par la suite ont permis de dégager une plateforme de revendications dont la légitimité est certaine pour les grévistes, pour qui leur situation socioprofessionnelle désastreuse et la déliquescence du système de santé algérien sont les premières motivations.

Abrogation du caractère obligatoire du service civil, garantie de logements pour les spécialistes du service civil, mise à niveau des plateaux techniques des hôpitaux, révision du statut du résident, droit de s’organiser en syndicat, sécurité dans les hôpitaux, regroupement familial et le droit à l’exemption du service national au même titre que les autres citoyens sont les points principaux de la plateforme de revendication portée par le Camra.

Ces revendications qui ne concernent pas que le bien-être des résidents ou des médecins spécialistes mais visent, selon eux, à « améliorer le système de santé algérien dans son ensemble » sont justes et légitimes pour le Dr Hadjab Meriem, membre du bureau national du Camra. Pour elle, « les résidents sont traités comme des esclaves, ils sont surmenés et leurs droits bafoués. Une situation difficile qu’ont vécues passivement des générations de médecins spécialistes en formation mais que les résidents actuels sont résolus à changer.

Au fil des semaines, et avec l’organisation du mouvement qui devenait de plus en plus structuré, une large réflexion dans le corps des résidents a permis à ceux-ci d’établir un diagnostic précis, non seulement de la situation des résidents algériens, mais également de tout le système de santé. Leur conclusion a été claire et irrévocable : les choses doivent changer.

Une organisation démocratique et horizontale

Le Camra est une structure « horizontale et démocratique », a expliqué le Dr Afiri à TSA, et ce, malgré l’existence de cette structure nationale qu’est le bureau national qui comporte 12 membres.

« Le bureau national n’est qu’un porte-parole », affirme le Dr Hadjab qui précise que cet organe du Camra ne prend pas de décision et se contente de faire le lien entre les résidents et leurs interlocuteurs, c’est-à-dire le ministère de la Santé et celui de l’Enseignement supérieur.

« Nous ne prenons jamais de décision, nous nous concertons toujours avec les résidents après les avoir informés de la teneur des réunions et des négociations », rappellent souvent les membres du bureau national du collectif.

Les résidents sont organisés par services, par hôpitaux et par wilayas. Dans tous les établissements de santé accueillant des résidents, un délégué est élu par chaque service, des résidents sont également élus ou désignés pour représenter leurs hôpitaux et des délégués nationaux ont été élus pour intégrer le bureau national et participer aux négociations avec la commission intersectorielle et, par la suite, avec le ministre de la Santé.

C’est sans doute cette organisation, modèle de démocratie et de réelle représentativité, qui a permis au mouvement de durer et de se prémunir contre les dissensions qui caractérisent souvent les mouvements syndicaux qui essaient de s’inscrire dans la durée.

Depuis la structuration du mouvement, aucune contestation n’est venue rogner la légitimité du bureau national, malgré les nombreuses tentatives de désinformation, de division et d’intimidation dénoncées par les résidents.

Un mouvement dans l’air du temps

Durant les premières semaines du mouvement, la communication des résidents était boiteuse, timide, les médias avaient du mal à entrer en contact avec leurs représentants et leurs actions étaient inconnues du public. Mais rapidement, des communiqués ont commencé à être rédigés et massivement diffusés à l’issue de chaque action ou journée de négociation et une équipe de communication digne d’une grande entreprise a été mise en place.

Chaîne Youtube, site d’information, porte-parole officiel sont les éléments de la communication minutieuse et strictement encadrée du Camra dont les représentants font montre d’une grande aisance sur les médias, y compris sur les chaînes de télévision à grande audience.

Les résidents du Camra ont également adopté des méthodes de mobilisation modernes. Facebook est l’antre du collectif, les informations concernant le mouvement y sont diffusées en continu, les mots d’ordre y sont donnés, des sondages y sont menés. Doté d’une page officielle et d’un groupe sur lequel tous les résidents peuvent publier et exprimer leurs opinions et avec des délégués proches de leur base et accessibles, le Camra donne un parfait exemple d’une communication efficace.

Pour organiser leurs manifestations que les forces de police essaient à chaque fois d’empêcher, les résidents ont dernièrement opté pour une communication des plus discrètes, utilisant des applications de messagerie sur Internet.

Lors de leur dernière manifestation à Alger, le Camra a pu garder secrets la date, l’heure et le lieu du rassemblement. Ces informations communiquées aux participants la veille de l’action n’ont pas fuité et les autorités sont restées dans l’ignorance, tout comme les médias, jusqu’à la dernière minute. Un exploit jamais réalisé jusque-là et qui a permis aux résidents de déborder les policiers et d’atteindre, par centaines, le lieu prévu pour le rassemblement et à l’heure fixée.

Déterminés et solidaires envers et contre tout

Grâce à cette organisation dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est intelligente, le mouvement des résidents s’est inscrit dans la durée, sans souffrir de divisions ou d’usure. Le ministère de la Santé, ne parvenant pas à apporter de solution à la crise que traverse son secteur depuis novembre et voyant que le mouvement n’allait pas « pourrir » ni « mourir d’ennui », comme aiment à le dire les résidents, a opté pour des moyens de pression en effectuant des ponctions sur les salaires des résidents dès le mois de janvier pour les geler complètement par la suite dans plusieurs hôpitaux.

Les résidents qui sont maintenant nombreux à être sans revenus depuis plus de trois mois alors qu’ils doivent subvenir aux besoins de leurs familles n’ont rien perdu de leur détermination. Comptant sur la solidarité de leurs camarades et de leurs familles, les futurs médecins spécialistes poursuivent leur grève et « quasiment aucun résident n’a arrêté la grève à cause des gels de salaire », affirme le Camra.

« J’ai commencé ma spécialité très tard, j’ai travaillé plusieurs années en tant que généraliste avant de passer le résidanat, je suis marié, j’ai six enfants, je ne touche plus de salaire depuis deux mois mais l’idée d’arrêter la grève ne m’effleure même pas l’esprit », a déclaré un résident à TSA, lors d’une assemblée générale organisée par le Camra à l’ex-Faculté de médecine d’Alger au mois de mars.

Selon le Camra, ces gels de salaires, en plus de priver les résidents de leurs revenus alors qu’ils continuaient à assurer un service minimum, a été une tentative de semer le doute et la division dans leurs rangs.

« Ils ont gelé les salaires de résidents dans certains hôpitaux et pas dans d’autres et même au sein du même hôpital, il y a des services où les résidents continuent à recevoir leurs salaires alors qu’ils sont grévistes comme les autres », a déclaré le Dr Afiri pour qui, cette inégalité de traitement entre résidents visait à « semer le doute, à faire croire que les résidents qui continuaient à percevoir leurs salaires ne faisaient pas grève ».

En février, après plusieurs rounds de négociations infructueux, les résidents se sont vu proposer la suppression du service civil pour 18 spécialités. Une proposition qui aurait pu convaincre une bonne partie des résidents d’arrêter la grève, se sachant à l’abri des affres du service civil. Mais les grévistes ne se sont même pas interrogés sur les spécialités qui allaient être exemptées du service civil et ont rejeté la proposition, la qualifiant de « nouvelle tentative de division ».

Les « Demsistes », les résidents en dernière année, ont été en première ligne à deux reprises, lors du boycott de la session ordinaire et de la session de rattrapage du DEMS. Le boycott de cet examen qui sanctionne les études médicales spécialisées a été un des moyens de pression utilisés par les résidents et un de leurs grands succès selon eux Le Boycott du DEMS qui n’engageait que les résidents en dernière année n’aurait sans doute pas été possible si ceux-ci n’étaient pas certains du soutien  et de la solidarité des autres résidents.

Cette solidarité s’exprime en temps de crise mais également pendant la préparation des « actions nationales », comme les marches d’Oran du 9 janvier, celle du 28 février à Constantine ou encore, lors des rassemblements organisés à Alger.

Ces manifestants auxquelles prennent part les résidents de toutes les wilayas du pays sont à chaque fois des réussites grâce à l’organisation bien huilée mise en place par le Camra.

Mise en commun des moyens de transport, hébergement des résidents venus de wilayas lointaines chez des résidents locaux qui offrent également le couvert, accueil et orientation des résidents à leur arrivée dans les gares, rien n’est laissé au hasard par l’organisation, à tel point que ces actions de rue prennent parfois des airs de fête.

Les actions nationales organisées en dehors de la capitale se passent généralement dans le calme et ont à chaque fois drainé des milliers de résidents dont les rangs ont été renforcés par les assistants, maîtres assistants, médecins généralistes, internes et externes en médecine qui rejoignent les cortèges.

Mais à Alger, où les manifestations sont interdites depuis 2001 et où aucun mouvement n’a réellement pu manifester depuis plusieurs années, les actions de rue des résidents se passent dans un climat plus tendu et des blessés sont recensés au terme de chaque rassemblement, ce qui ne les dissuade pas de renouveler leurs tentatives de battre le pavé de la capitale, dont la dernière en date remonte au 24 avril.

Un entêtement qu’illustrent parfaitement ces résidents et résidentes déjà blessés ou appréhendés lors de précédentes actions à Alger et qui ont quand même pris part au sit-in de mardi passé.

Le Dr Bellatrech, résident gravement blessé lors du sit-in des résidents du 3 janvier au CHU Mustapha Pacha est devenu le symbole de cette solidarité qui lie les résidents grévistes. Souffrant de nombreux traumatismes, dont un au crâne, le jeune résident, au lieu de devenir un épouvantail qui dissuaderait les résidents de manifester à Alger, est devenu « la première revendication » de ceux-ci qui ont pesé de tout leur poids pour lui obtenir une prise en charge médicale adéquate.

Au final, le mystère de la longévité du mouvement du Camra réside sans doute dans, d’une part, des autorités qui refusent de céder sur l’essentiel et d’autre part, dans un corps solidaire, structuré de façon efficace, agissant de façon intelligente et rassemblant plus de 15 000 résidents déterminés et convaincus de la légitimité de leurs revendications et de leurs actions.

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