Lettre d’un DEMSiste à son ami qui renonce…

5 avril 2018

Lettre d’un DEMS-iste à son ami qui renonce

Il y a dans la vie chez certains d’entre nous des moments voués à la réflexion et à l’analyse intéressée où la primauté du soi et le désire de se réaliser tendent à privilégier l’intérêt personnel et immédiat quelles qu’en soient les conséquences et les voies de traverses qu’il faut emprunter pour l’atteindre, et puis il y a d’autres moments plus rares mais plus décisifs et plus précieux dans la définition du caractère d’une personne et dans l’articulation de son nom avec les lettres de la dignité, où l’attitude qu’elle se choisit pour draper son honneur et sa conscience doit avoir pour seul souci celui de ne pas trahir le sens de l’histoire lorsqu’il se tourne résolument vers la réalisation du bien commun. Et quel bien commun plus noble que celui de lutter pour une meilleur organisation de la santé dans notre pays.

Nous étions quinze mille au départ, main dans la main, l’esprit gonflé de fierté et le regard tourné au loin pour accomplir le destin de toute une génération d’exception, nous savons désormais que nous ne serons pas tous réunis à l’arrivée, abandonnés par quelques-uns au souffle trop court et à l’engagement trop léger et qui ont préféré renoncer à la hauteur de convictions pour lesquelles ils étaient trop petits. Pire que l’indifférent qui n’adhéra jamais à notre mouvement, pire encore que celui qui y adhéra aigrefin pour y semer la division et la mésentente, pire que celui qui s’employa stipendié aux services d’officines obscures à délégitimer notre cause et à décourager notre action, pire qu’eux tous celui qui bat en retraite alors que les turpitudes font rage et les menées plus virulentes que jamais. Celui-là dont la décision est de renoncer aujourd’hui dit de nous ce que nous sommes, des médecins résidents qui se dressent contre la médiocrité pour défendre un idéal, mais celui-là plus encore dit de lui-même ce qu’il est vraiment, un parjure qui aura toute l’éternité pour regretter de n’avoir jamais rien bousculé des injustices de ce monde.

Nous serons certes quelques-uns en moins à franchir le Rubicon de notre lutte, mais nous serons tout de même encore nombreux au rendez-vous du destin, fiers du chemin parcouru et satisfaits -quelle qu’en soit l’issue- comme seuls peuvent l’être en ce monde ceux qui n’ont rien à vendre aux courtiers en déshonneur, et qui en luttant pour eux-mêmes luttent d’abord et avant tout pour le bénéficie de tous, patients et soignants.

Nous n’oublierons rien des sacrifices de ceux qui ont donné de leur temps, de leur courage, de leur argent, de leur sang pour tenter à leur corps défendant de rehausser la valeur d’une blouse immaculée que nombreux ont voulu souiller de leurs lâchetés et de leurs compromissions. Nous n’oublierons rien de la vaillance de ceux qui ont tu leurs doutes et qui n’ont pas cédé à la peur et aux affres de la confusion face à l’incertitude et aux discours corrompus des promoteurs de défaite. Nous n’oublierons rien de ceux qui des mois durant, dans l’adversité, sous les coups et les mots blessants, ont tenu les lignes malmenées d’un front demeuré uni, et qui ont malgré le mépris et l’indifférence, les outrages et les violences, les mensonges et les malveillances, les privations et l’indigence, les mise en demeure et les ordonnances, ont enraciné pour toujours et par l’exemple, dans le fond et dans la forme, les valeurs d’un esprit nouveau qui n’acceptera plus de se soumettre à la démagogie et à l’autoritarisme du tout-venant.

Et si nous n’oublierons rien de ceux-là, nous nous souviendrons longtemps encore de ceux qui au cœur de la confrontation ont préféré le confort d’un renoncement facile aux épines de la fidélité à l’engagement. Leur choix assumé n’est une décision, mais il s’agit en vérité d’une authentique désertion au moment crucial où leurs camarades sont pris sous le feu et alors qu’ils ont besoin plus que jamais du déploiement de leur fraternelle solidarité.

Qu’importe, au bout de ce chemin combien même il n’y aurait rien pour âmes de bonne volonté, il y aurait encore de l’honneur, et c’est déjà beaucoup.

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